Chaque théâtre est une maison de fous, l'opéra est le compartiment des incurables
(Franz von Dingelstedt)
Étiquette : VERDI

Triomphe pour Asmik Grigorian et Gerald Finley pour la reprise du Macbeth de Verdi à la Bayerische Staatsoper de Munich.

Recette. Prenez un spectacle ancien - le Macbeth de Verdi tel que l’avait imaginé Martin Kusej, lorsqu’il était l’une des coqueluches de la scène austro-allemande. Bien que vieux de 18 ans - il avait inauguré l’ère de l’intendant Nikolaus Bachler en 2008 - il tient encore la scène par son récit tout barbouillé de sang et de sensualité, ce qui avait dérangé alors, mais ne choque plus guère aujourd’hui.

Ajoutez un chef dont la direction aussi lyrique et chaleureuse que dramatique et précise répond parfaitement à ce qu’appelle la violence fondamentale de ce chef-d’œuvre faisant lien magistral entre Shakespeare et Verdi, et donné ici dans sa version scaligère définitive de 1874.

Complétez de l’art vocal et théâtral de deux interprètes majeurs d’aujourd’hui, même s’ils ne sont ni l’une, ni l’autre des spécialistes d’une « italianita » qui n’est ni dans leurs natures vocales, ni dans leurs origines, ni dans leur parcours., mais qui s’impsent sans peine comme des bêtes de scène incontournables Et saupoudrez de ce qui fait qu’une Maison marche, chœurs, orchestre investis, solistes invités de haut niveau.

Vous obtiendrez ainsi une soirée renversante, qui en dit long sur la qualité et l’esprit d’un Festival aussi engagé qu’éclectique, capable de proposer une nouvelle création majeure de l’australien Brett Dean (Of one blood), de revenir encore et toujours à Wagner (une Walkyrie très – trop - attendue) tout en redonnant vie à des spectacles vieux de plus de 40 ans comme La Cenerentola de Ponnelle de 1980 (ou, en saison, La Flûte enchantée d’Everding, qui accuse 2 ans de plus). C’est ça, Munich, en juillet ! Et on y court. 

Ce Macbeth conçu initialement autour de la sculpturale mais bien éphémère Nadia Michael, on l’avait croisé déjà, en 2021, pour une rencontre qui n’eut pas lieu, entre Simon Keenlyside, Macbeth stylé, mais un peu pâle, et Anna Netrebko annoncée, mais empêchée : avec, en remplacement, l’impossible Liudmyla Monastyrska, le spectacle, dominé vocalement par le Macduff raffiné de Pavol Breslik et le Banco profond de Roberto Tagliavini, ne fonctionnait guère, d’autant que Pinchas Steinberg dirigeait avec plus de métier que de subtilité.

5 ans plus tard, le voici, toujours mortifère, mais métamorphosé. Les images demeurent : un gigantesque charnier de cranes blanchis sous des nuées blafardes en guise de lande écossaise, avec posée devant, une petite tente de toile d’où émergeront les enfants sorcières, le couple aux mains ensanglantées, le futur dynastique du royaume, et même sa couronne récupérée pour le sacre de Malcolm. Seule variante pour certaines scènes de grands lés de polyane translucide qui isolent de ce fond glacial les résidences du couple Macbeth,  la royale étant centrée sur un énorme lustre de cristal, que Nadia Michael escaladait à la première - ce n’est plus le cas avec les Ladies d’aujourd’hui .

Cette fois, le couple fonctionne à plein. On sait depuis Salzbourg que la Lady est des incarnations fortes d’Asmik Grigorian. Elle ne répète pourtant ici en rien la femme blessée dès l’abord par l’impossibilité d’enfanter, que lui a façonnée Warlikowsky. Rien de rigide, ni d’expressionniste dans ce nouveau personnage d’une extraordinaire jeunesse, d’une fraicheur, d’un naturel impulsif, d’une fragilité aussi, que disent son physique de liane et sa séduction pure dont la froideur politique semble absente. Si elle domine, c’est bien par le chant, rayonnant de chaleur, mais dur quand il le faut. En rien la voix « âpre, suffoquée, obscure »  selon le désir de Verdi. C’est qu’elle répond au mieux à ce qu’il a effectivement écrit pour le rôle, de volontaire (la cavatine est d’une totale sureté), d’aplomb (la luce langue, tiré vers le belcanto, avant les éclats d’une souplesse élastique), de brillant et de virtuose (le Brindisi, joué en souveraine heureuse, maîtrisant  encore la folie qui vient déjà chez son époux), et d’art d’habiter l’indicible (Una macchia….). Captivante présence et chant magnifique !

Gerald Finley, dont on tient le Iago de l’Otello dirigé par Petrenko comme l’exemple même de la subtilité dans le chant verdien, retrouve ses mêmes qualités de distinction vocale et physique dès son apparition.  Son Macbeth n’est pas un rustaud, un méchant dépassé par un destin qu’il ne s’est pas forgé, ni un geignard introverti, son questionnement permanent faisant tout l’intérêt du personnage, ce que le timbre, superbe, l’intelligence racée de sa technique et l’élégance de son chant portent à une évidence absolue. L’impact vocal se veut intériorisé plutôt que démonstratif, l’appui, la puissance, l’effet en un mot, n’ont de sens que comme supports à l’expression dramatique, comme pour l’air ultime. Chez lui, la ligne devient legato infini, la vocalité reste sous-tendue d’un questionnement perpétuel, et c’est ce qui le rapproche le plus de la Lady de Grigorian.

Rencontre formidable, en fait, qui prend dimension de fascination au banquet, quand tout bascule. La scène, avec la foultitude colorée de costumes médiévaux envahissant la lande mortifère de son luxe factice, fait contraste. Il y a toujours ce genre de moment en rupture chez Kusej, ici comme souvent, il fait clin d’œil à la tradition opératique la plus courante. Le couple, lui en tenue de soirée d’aujourd’hui, elle en lourde robe à traine, comme dans l’opéra d’autrefois, ne peut que ressortir, et concentrer l’intérêt. Mais ce qui marque plus encore, c’est leur regard, halluciné, quand la folie s’installe chez lui, et contamine la partenaire. Est-ce à eux, est-ce à Dorothea van Oostrum, qui a repris la régie, allégé ici, densifié là, adaptant la production à leur génie propre, qu’on doit cette formidable rencontre ? Moment extraordinaire, qui les voit perdus, mais unis, prisonniers de l’hydre aux multiples bras nus d’une foule qui s’est séparée de ses atours pour retrouver le blanc des cranes. L’art extrême des deux solistes est de se glisser sans forcer dans ce chœur à l’emprise sonore impressionnante sans rien sacrifier de leur présence. Sommet absolu d’une soirée qui comptera encore nombre de grands moments, évidents (la scène des apparitions, les airs du somnambulisme, et d’ultime doute / colère / lucidité de Macbeth. Par eux déjà, on inscrit la soirée parmi les meilleurs Macbeth qu’on ait vécu en quarante ans.

On se gardera d’oublier la prestation vocale de Roberto Tagliavini, Banco moins souple de jeu que ses partenaires, mais à la voix noire, aux creux sonores s‘il en est, mais aussi très prenante d’aigus, aussi sombres et amples que les graves sont puissants. Andrei Danilov n’a pas cette aura expressive forte. Malgré un beau timbre bien mené et projeté, il chante l’air de Macduff de façon stylée, certes, mais en appuyant trop sur le côté geignard du personnage qui en devient potiche. Malcom (Granit Musliu), Médecin (Martin Snell), suivante de Lady Macbeth (Nontobeko Bhengu), L’assassin (Christian Rieger), les trois apparitions  (Pawel Horodyski, Iana  Alvazian, et un soliste du KnabenChor de Tölz) sont impeccables, les Chœurs sont exceptionnels de présence et de musicalité.  C’est qu’Andrea Battistoni , qu’on avait trouvé l’an dernier dans Tosca bien trop attaché à imposer le forte sans se préoccuper du détail ni de la nuance, il sous-tend ici sa battue très enlevée de bien plus de variété, tout en  soutenant le chant d’une écoute complice. Ce qui n’enlève rien à la dynamique de la phrase verdienne à son plus  généreux. Même la Bataille finale, si souvent décousue, trouve ici une structure maîtrisée et convaincante.

La preuve  est ici donnée que le système du répertoire  peut recréer des années après la première, et malgré ses handicaps bien connus, des soirées d’exception.

Munich, Bayerische Staatsoper, le 2 juillet 2025.