Aix, combien de créations ? La poignante Accabadora de Francesco Filidei s’inscrit parfaitement dans le fil d’une politique de créations mondiales dont le Festival d’Aix-en Provence a su faire un des fers de lance de sa politique artistique depuis des décennies.
Il y avait eu, au temps de Gabriel Dussurget, nombre de créations symphoniques, et en 1961, Lavinia d’Henry Barraud, première création mondiale d’un opéra au Festival d’Aix-en-Provence, et 10 ans plus tard, Beatris de Planissolas de Jacques Charpentier, en langue occitane. En 1979, Bernard Lefort proposait Porporino, un pasticcio baroque signé Roger Blanchard pour interroger sur le phénomène des castrats en plein retour de mode. En 1980, Les Liaisons dangereuses de Claude Prey, n’étaient que la reprise de la coproduction créée à Strasbourg 6 mois plus tôt, mais Le Rouge et le Noir du même y serait effectivement créé en 1989. Oubliées cependant ces premières mondiales, contrairement à celle, proprement historique, des Boréades, chef d’œuvre non créé du vivant de Jean-Philippe Rameau, qui triomphait en 1982, trouvant ainsi avec 200 ans de retard, le chemin du grand répertoire international.
Depuis, la création a continué de ponctuer le Festival : Le Balcon de Peter Eötvös marquait en 2002 le directorat de Stéphane Lissner, suivi de la reprise de la première production de Julie de Philippe Boesmans, créée à Bruxelles, en 2005. Le rythme s’accélèrerait avec Bernard Foccroule (Written on skin de George Benjamin en 2012, Pinocchio de Boesmans en 2017, et plus discrètes, Kalila wa Dimna de Moneim Adwan, en 2016, Seven Stones d’Ondrej Adámek en 2018. Pierre Audi porterait les premières, marquantes assurément, d’Innocence de Kaja Saarihao en 2021, de Picture a day like this de Benjamin en 2023, de Il Viaggio, Dante de Pascal Dusapin en 2024, face aux Mille endormis d’Adam Maor en 2019, et à The Nine Jewelled de Sivan Eldar en 2025. Formats, styles, caractères, propos, ambiances, la palette est désormais très ouverte. Au point qu’Aix soit récompensée par le Prix Birgit Nilsson en 2025, saluant « sa volonté d’élaborer et de commander de nouvelles productions d’opéra ».L’Accabadora de Francesco Filidei qui s’inscrit ainsi au terme des projets de Pierre Audi en est un exemple parfait : ancré dans le terreau de la tradition, moderne dans son traitement, son écriture, elle est parfaitement accessible tant sa profonde humanité nous touche sans artifice, en abordant l’une des questions majeures de notre société, l’euthanasie.Depuis, la création a continué de ponctuer le Festival : Le Balcon de Peter Eötvös marquait en 2002 le directorat de Stéphane Lissner, suivi de la reprise de la première production de Julie de Philippe Boesmans, créée à Bruxelles, en 2005. Le rythme s’accélèrerait avec Bernard Foccroule (Written on skin de George Benjamin en 2012, Pinocchio de Boesmans en 2017, et plus discrètes, Kalila wa Dimna de Moneim Adwan, en 2016, Seven Stones d’Ondrej Adámek en 2018. Pierre Audi porterait les premières, marquantes assurément, d’Innocence de Kaja Saarihao en 2021, de Picture a day like this de Benjamin en 2023, de Il Viaggio, Dante de Pascal Dusapin en 2024, face aux Mille endormis d’Adam Maor en 2019, et à The Nine Jewelled de Sivan Eldar en 2025. Formats, styles, caractères, propos, ambiances, la palette est désormais très ouverte. Au point qu’Aix soit récompensée par le Prix Birgit Nilsson en 2025, saluant « sa volonté d’élaborer et de commander de nouvelles productions d’opéra ».
De fait, le Festival a réussi à montrer que la création lyrique contemporaine est certes un réservoir du renouvellement du répertoire de demain, qui peut enchanter des publics curieux, mais aussi l’occasion unique d’interroger par elle notre société et ses propres questionnements, éternels ou actuels.
L’Accabadora de Francesco Filidei qui s’inscrit ainsi au terme des projets de Pierre Audi en est un exemple parfait : ancré dans le terreau de la tradition, moderne dans son traitement, son écriture, elle est parfaitement accessible tant sa profonde humanité nous touche sans artifice, en abordant l’une des questions majeures de notre société, l’euthanasie.
Le sujet est assurément prégnant : en Sardaigne, terre de traditions immémoriales parce que paysannes, le terme fill’e anima, (fille de l’âme) qualifie un enfant né d’une mère pauvre au point de ne pas pouvoir subvenir à ses besoins, et qui sera adopté par une seconde mère, une mère de l’âme qui n’aura pas pu, elle, enfanter. C’est le cas de Maria, la fille adoptive de Bonaria, couturière, veuve respectée et bienveillante, qui assurera l’aisance et l’éducation de l’enfant. Mais, la nuit, parfois, Tzia Bonaria disparaît de la maison : c’est qu’elle est aussi l’Accabadora du village, la « dernière mère », celle qui aide les mourants à partir. Un rôle social caché, mais connu et accepté de tous. Maria, devenue adulte, finira par le découvrir, à l’occasion de la mort de Nicola, le frère estropié d’Andria, son amoureux. Révoltée, elle quittera famille et village pour s’établir à Turin, jusqu’à ce qu’une lettre l’informe que Bonaria est mourante. Revenue au village, Maria comprendra que sa mère adoptive attend d’elle sa libération, et acceptera le poids de l’héritage, étouffant d’un oreiller celle qui lui avait dit : « Ne dis jamais : je ne boirai pas de cette eau ».
Roman de tradition vernaculaire, de transmission, et surtout d’émotion, dont la lecture avait persuadé de son potentiel lyrique Francesco Filidei, le compositeur italien célébré depuis L’inondation (Opéra-Comique, 2019) et Le Nom de la rose (La Scala, 2026). L’auteure, décédée d’un cancer voici 3 ans, n’avait pu mener à bien la transformation de son œuvre en livret, c’est lui-même qui s’en est chargé, avec tact. N’est-il pas d’origine sarde, lui aussi ? De l’univers campagnard de cette ile sauvage, pauvre, et généreuse, il a su recréer non le paysage, mais l’âme, qu’il a traduite dans des sonorités orchestrales étranges, saisissantes, mystèrieuses, aux pulsations sourdes, aux sifflements incisifs, qui font les présences indicibles, face à une nature réaliste (le vent, les oiseaux… ), et à la simplicité immédiate des rapports humains qui nous sont immédiatement proches.
Loin de ses grandes fresque précédentes, le discours orchestral, dense mais fluide, parfois répétitif, parfois éloigné de la tonalité, est à la fois cohabitation et interaction entre tradition lyrique italienne, et modernité très personnelle assumée depuis 20 ans déjà. Il est ici chambriste - l’effectif dans la fosse est de 17 instrumentistes de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, mais aussi choral, avec des effectifs très réduits, auquel se joignent ici ou là les solistes. Utilisés de façon extrêmement variée, ils sont aptes à évoquer un lyrisme pastoral sarde, comme citation pseudo-folklorique, ou créer une abstraction évanescente, sans rien perdre de leur rôle de commentateur en parallèle à l’action principale.
L’œuvre - 17 scènes en continuité - est courte - 1 h 20 - le discours orchestral portant très librement une écriture vocale assez mélodique, très naturelle, évitant le recours aux airs structurés, duos tendus, et ensembles tonitruants de al tradition italienne. Il lui suffit de jouer de l’âpreté chromatique de Bonaria, du lyrisme sobre de sa fille, du naturel solaire des frères, de l’ombre du poids de la vie paysanne. Vertu première, la lisibilité du texte, solistes comme interventions chorales, pour mieux faire passer, sans appuyer, sans insister, un sujet par essence grave et lourd. Ce que Lucie Leguay parvient à traduire avec finesse et sensibilité dans fosse .
Pour conter le drame des humains de la naissance à la mort
Valentina Carrasco et Mariangela Mazzeo ont posé l’action dans un lieu unique, sous un triple et gigantesque métier à tisser, dont les fils évoquent bien entendu ceux des Parques maitresses des destinées depuis toujours. Des mèches rouges envahiront les trames, pour dire l’attente de la mort. Mais c’est par une naissance que l’on commence, celle de Maria, accouchement symbolique d’un bébé de farine. Tandis qu’Antonio Castro réussit à éclairer tout cela d’ombre profonde comme de l’écrasante lumière méditerranéenne, le parti de Valentina Carrasco n’est pas de jouer le vérisme, mais d’installer une forme de rituel à l’ancienne, qui montre des archétypes humains face à l’attente permanente de la mort, parfois trop retardée.
Le résultat est une merveille d’intensité, à voir ou revoir lors des reprises prévues à Luxembourg, Erl, Lyon, Dijon, Bologne… En attendant d’autres scènes qui auraient tort de ne pas inscrire à leur répertoire l’œuvre et cette production.
Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de paume, le 10 juillet 2026