Sous la baguette de Klaus Mäkelä, l’Orchestre de Paris porte à l’incandescence la partition de Bartok, tandis que Gérald Finley et Irene Roberts offrent à la confrontation de Judith à Barbe-Bleue une densité déchirante de présence et de théâtralité pure
Parmi les réussites de la direction du regretté Pierre Audi, on gardera l’idée de présenter chaque année deux opéras en concert. L’occasion souvent réussie d’élargir les programmes du Festival avec entre autres des œuvres devenues rares du répertoire du grand opéra français (Le Prophète en 2023, Les Vêpres siciliennes en version originale française cet été…) ou d’autres faisant contrepoint à la programmation scénique.
Ainsi en est-il du Château de Barbe-Bleue (A kékszakállú herceg vára en hongrois), œuvre contemporaine de La femme sans ombre de Strauss, dont le triomphe, unanimement salué, illumine le Festival 2026. Mêmes périodes de composition, dates de création proches, mêmes thématiques de couples en crise, de découverte de l’autre, même luxuriance orchestrale, même vocalité d’exception. Et même fascination produite par des œuvres réputées – à tort - peu aisées à suivre - un mythe, qui ne résiste pas à la lecture attentive des livrets. Leur lyrisme irrésistible en fait des monuments de la décennie miraculeuse – celle du Sacre du printemps - qui ouvre les portes à la nouveauté après l’étouffoir post-wagnérien. Le Château reprend les évanescences du Pelléas de Claude Debussy, autant que les excès de Richard Strauss, comme le texte de Béla Balasz retrouve les étrangetés de Maurice Maeterlinck, pour introduire aussi à l’expressionisme de l’époque qui s’imposera après-guerre.
Le festival Aix-en-Provence avait déjà présenté l’œuvre en 1998, accueillant à cette occasion un totem du théâtre chorégraphique, la version d’une violence amoureuse inouïe, de Pina Bausch, créée à Wuppertal en 1977, retravaillée du fait de la présence dans la fosse du Mahler Chamber Orchestra et de Pierre Boulez. Rencontre mémorable, qui fut pierre blanche.
Elle revient cette fois en concert. Réglons d’abord le sujet de l’absence de mise en scène. La voix du narrateur, un peu narquoise, dans la façon de dire le texte de Jozsef Gyabronka, reprise d’une captation par Radio-France d’un concert du 29 novembre 2024, dirigé par Mikko Franck.s’éteint sur les premiers grondements acides de l’orchestre, Barbe-Bleue et Judith entrent et se positionnent entre le podium du chef, et Sarah Nemtanu, violon solo d’exception. Ils ne bougeront plus d’un pas. Immobiles, statufiés presque. Le théâtre ne manquera point pourtant : c’est leur buste, leur tête, leur visage surtout, qui se fera expression. On a eu une heure durant l’impression d’un retour dans un passé lointain, quand on découvrait la force inconcevable de l’immobilité de ses acteurs aux productions bayreuthiennes de Wieland Wagner. Alors, un pseudo-théâtre, une mise en espace, pourquoi faire quand les interprètes semblent à ce point être des marbres qui s’animent ? Leur théâtre, de plus en plus tendu, de plus en plus concentré, sera leur réponse folle au mouvement infini du ressac orchestral.
L’avant-veille, le même Orchestre de Paris montrait à quel point il peut être somptueux à exhaler son amour pour cette FROSCH qui demeurera comme l’évènement du Festival 2026. Il va répéter ici la même oblation sonore, sous la battue tout aussi tendue et objective de Klaus Mäkelä, qui saura gérer les balances sonores, faire avancer le récit, faire éclater les découvertes, et laisser l’ombre de la nuit imposer son silence béant aux questionnementx du couple. Avec Mäkelä, le tissu tout foisonnant qu’il soit, devient aussi une leçon d’analyse, de modernité pure, qui ne perd rien du lyrisme si communicatif de Bartok.
Reste que si l’orchestre est le moteur, le couple en est le vecteur. Et il est formidable. Le hasard fait qu’on retrouve les deux interprètes à 10 jours de distance, les ayant croisés, elle en Sieglinde wagnérienne, lui en Macbeth verdien, à Munich.
Lui comme toujours majeur par sa subtilité, son refus du pathos, de l‘empois vocal, elle se battant pour montrer qu’elle peut aussi chanter les soprani alors qu’elle est une mezzo exceptionnelle.
Forts du tapis d’ombres devenant glissements jusqu’à l’explosion, du pandemonium de timbres et de couleurs qui leur sert de tapis au moelleux resplendissant, les deux chanteurs se sont trouvé à égalité. Lui, en rien péremptoire, pas même dominateur, voix toujours plus claire que de tradition, est un Barbe-Bleue idéal, d’inquiétude, de vertige intérieur, d’illusions déjà perdues, qui fait le guide vers le désastre final de l’incommunicabilité. Voix somptueuse, jamais rugissante, mais implorante de toute la force de sa connaissance de soi.
Elle, qui perdait la matière de ses graves chez Wagner à force de pousser les aigus, s’inscrit en matière de beauté du son, d’ambitus, de couleurs, de présence parmi les grandes interprètes du rôle, alors que c’est pour elle, ce soir, une prise de rôle. Volontaire, culminant dans le fameux contre-ut viscéral que personne n’a habité ainsi depuis Christa Ludwig, fait mouche au point que l’orchestre se plait à en assurer toute la résonance
On a eu la preuve, ce soir encore, qu’il n’est nul besoin de portes, de bijoux, d’armes, de lac de larmes pour ressentir les vertiges du texte hantant de Balacz, et l’émotion saisissante de la partition de Bartok. Ce fut une heure de grand théâtre des âmes, et un grand moment d’opéra. Une pierre blanche à nouveau.Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, le 11 juillet 2026
Que c’est dur, la vie de Festivalier désormais ! Une Flûte enchantée annulée, ce 11 juillet, pour cause d’orage intense sur Aix-en-Provence - éclairs impressionnants, tonnerre plus sonore que celui de la Reine de la Nuit. Un déluge de pluie a douché la cour de l’Archevêché, ses sièges de bois et jusqu’aux dessous des gradins, faisant fuir avant même l’ouverture, les spectateurs, tandis qu’on baissait le rideau de fer, et le toit de la fosse, et qu’on tentait de protéger les moyens techniques d’ARTE sous une bâche, ARTE dont la captation aura ainsi été rendue impossible, et reportée au 21 juillet …
Le lendemain, sur le chemin du retour vers Paris, 4 heures 40 m de retard avec le TGV Sud Est, pour cause d’incendie d’une machine agricole à proximité des voies. On n’aura pas eu La Flûte, mais bien subi ses épreuves !
On fréquente le Festival d’Aix depuis plus de 50 ans déjà, et si c’est la première fois qu’on aura ainsi croisé le feu, bien loin, convenons-en, l’épreuve de l’eau n’est pas nouvelle, loin de là. On eut aux années 70, on ne sait plus quoi reporté dans la nef de la Cathédrale, refuge traditionnel alors pour - mal - entendre une œuvre chassée de la cour de l’Archevêché par la pluie. On se vit aussi privé du Semele de Haendel, façon Carsen et Christie, on ne vit pas la seconde partie d’un Couronnement de Poppée - celui de Gruber - stoppé à l’entracte…
Plus chanceux , on n’eut qu’à patienter un peu pour attendre la fin d’ondées plus clémentes qui repoussèrent seulement un Eugène Onéguine signé Irina Brooks, et le Requiem inaugural de l’ère Audi. On en a sans doute oublié d’autres, mais pas quelques soirées où le Mistral aidant, on gelait sous des couvertures salvatrices, à l’Archevéché, ou dans quelque autre lieu où le Festival s’installait parfois.
On l’a entendue tant de fois , l’antienne: « c’est si rare, ces annulations ». Elle montre une constante légèreté en matière de risque. Fatalité à la française ? Non, plutôt inconséquence culturelle. Tant pis pour les budgets, les remboursements, les assurances .
Ceux qui connaissent Salzbourg savent qu’après le 18 août, anniversaire de l’empereur François-Joseph, le temps se gâte généralement pour une dizaine de jours au nord de l’Untersberg. Mais on n’en joue pas moins sans problème au Manège des Rochers, cette cour baroque gagnée sur le Berg par excavation du temps des archevèques, et qui sert aujourd’hui de 3° salle au Festival. Et si on y programme tant de spectacles sans craindre les écluses du ciel, c’est que la décision fut de longtemps prise de doter ce lieu à ciel ouvert d’une couverture mobile, qui silencieusement prévient de trop d’ensoleillement, ou sauve des ravages de la pluie et du froid. Ne va-t-elle pas servir de repli, le temps de la rénovation du Grosses Festspielhaus ? Le Ring des deux Kirill, Petrenko et Serebrennikov n’y a t-il pas déjà commencé à Pâques ?
Couvrir la Cour de l’Archevêché a souvent été évoqué, étudié même, mais les autorités de tutelle ont botté en touche, fortes du refus des Architectes des Bâtiments de France, qui ne tolèrent les structures des théâtres successifs qu’on y a installé que parce que réputées démontables, de laisser installer une couverture du même type que chez Mozart. Pourtant, on a bien couvert les cours du Louvre… Mais direz-vous le ciel étoilé au dessus de la cour, c’est tellement magique ; Mais oui, on parle bien de toiture mobile. Mais le problème n’en est plus à une affaire de couverture.
C’est le devenir du Festival qui est en jeu désormais, ou tout au moins son calendrier. Fondé à la fin des années 40 au temps où découvrir la Provence était aussi solaire que joyeux est révolu. On ne connait plus Aix en juillet que sous des températures d’exception, qui se répètent désormais chaque été. Or le public du festival est un public majoritairement âgé qui souffre des chaleurs intenses de la journée. Et pour les artistes, les conditions climatiques extrêmes ne sont pas des plus favorables. On évoque depuis quelques années un changement de calendrier, un report à Mai ou à Octobre - ce qui en matière d’absence de toiture ne résoudrait rien.
Quand à l’état des bâtiments historiques où campe le Festival à partir de Mai, ce n’est guère plus réjouissant. Voilà l’Hôtel de Maynier d’Oppède interdit tant que des travaux - urgents - de confortement des structures et fondations n’auront pas trouvé de financement.
Et faut-il évoquer les restrictions budgétaires de la culture, les dettes du Festival ?
La programmation même est, elle, à revoir : la FROSCH sera sans doute la dernière des productions XXL d’un Festival qui doit chercher d’autres modèles économiques, sauf à taxer toujours plus ses généreux mécènes . Le nouveau directeur artistique, Ted Huffmann, adepte des formes réduites, condensées, (son Couronnement de Poppée, son Billy Budd, vraies merveilles d’intelligence théâtrale en attestent parfaitement), va devoir s’attaquer à tout cela. Et trouver un nouvel esprit pour Aix, comme au temps des fondateurs, qui avec quelques chaises, une estrade dans un coin, une cour et un tilleul, avaient fait, dit-on, du premier Cosi du Festival, un émerveillement.