Chaque théâtre est une maison de fous, l'opéra est le compartiment des incurables
(Franz von Dingelstedt)

Le Roi d’Ys à Strasbourg. Plaidoyer pour un post-wagnérisme à la française

Critique

À Strasbourg, Le Roi d’Ys, chef-d’œuvre d’Edouard Lalo, revient en splendeur à l’ONR après 70 ans d’absence. Artisans d’une incontestable réussite, le jeune chef français Samy Rachid, le vétéran Olivier Py et son complice de toujours, le décorateur Pierre-André Weitz, ainsi qu’une distribution presque sans faute.

Créé en 1888, à l’Opéra Comique, où il sera joué 502 fois jusqu’en 1940, avant son entrée au répertoire du Palais Garnier l’année suivante pour 490 représentations jusqu’en 1966, Le roi d’Ys fait l’objet depuis d’une étonnante désaffection des décideurs et du public : les scènes françaises et internationales le délaissent depuis plus d’un demi-siècle ! Quelques rares apparitions à Nice, Nancy, Avignon, Nantes, Carpentras jalonnent encore la fin du XX° siècle, et les productions récentes se comptent aussi sur les doigts d’une main : Toulouse (qui l’exporta à Pékin), Liège, Marseille… on ne l’a plus vu en France depuis St. Etienne, voici 10 ans.

Désintérêt pour le répertoire français du XIX° siècle, hors ses blockbusters internationaux, de Faust à Carmen ?  Changement du goût musical et théâtral, face à l’irruption de tout un répertoire du XX° siècle plus  engagé ? Rejet d’une certaine naïveté dramatique, pourtant pas plus désuète que d’autres encore fêtées parce qu’en langue allemande ou italienne ?  Témoignage aussi de la crise majeure et durable qui s’était abattue à la fin des années 60 sur un chant français désormais incapable d’honorer son propre répertoire national, et les rôles les plus lourds qui en sont la proue ? La réponse mixe assurément tous ces ingrédients.

Mais négliger à ce point ce bijou frise l’indécence nationale. Car l’ouvrage de Lalo demeure l’un des plus séduisants parmi les titres emblématiques de l’opéra français. Le compositeur ne s’attachait-il pas d’abord à trouver une défense esthétique et stylistique nationale à la vague irrépressible du wagnérisme, triomphant bientôt à Paris des derniers feux du Grand Opéra à la française ? Enjeu majeur, certes, qui a donné, de façon très éclatée, quelques œuvres payant un tribu évident au maître de Bayreuth, comme l’admirable Roi Arthus d’Ernest Chausson, puissamment inspiré de Tristan, la Hulda moins absolue de César Franck, lorgnant vers le Ring, et L’Etranger de Vincent d’Indy décalquant Le Vaisseau fantôme. D’aucuns œuvraient à la recherche de voies différentes, tel Ernest Reyer, avec Sigurd, wagnérien de sujet, mais pas de style, et Pierre Lalo avec ce Roi d’Ys justement, contournant Wagner par le biais de la mythologie bretonne, et la quintessence d’un lyrisme à la française qui ne doit rien à l’emprise du Mage de Bayreuth.   

Car Lalo, ardent défenseur de Wagner dans ses écrits, n’entendait pas placer sous sa bannière son unique opéra représenté de son vivant (Fiesque, écrit en 1866, ne fut créé qu’en  2006, et La Jacquerie, resté inachevé, le fut post-mortem, en 1895). En témoigne cette conversation avec un autre wagnérien :

- Delibes, j’admire infiniment Wagner. Mais je n’ai rien à faire de lui. - Comment ? Vous n’êtes pas tenté d’enrichir vos œuvres de tant de trésors de ce monde nouveau ? - Non, pas du tout. Il est déjà bien assez difficile de faire ma propre musique, et de tâcher qu’elle ne soit pas trop mauvaise. Si je me mettais à faire celle d’un autre, je suis certain qu’elle serait exécrable (Pierre Lalo, « Léo Delibes » , in : De Rameau à Ravel, Paris, Albin Michel).

Même s’il cite explicitement dans l’ouverture du Roi d’Ys le thème des Pèlerins de Tannhäuser, même si les couples Mylio/Rozenn et Karnac /Margared renvoient à l’évidence à ceux formés par Lohengrin/Elsa et Telramund/Ortrud, comme les fanfares qui illuminent le discours évoquent aussi cet opéra, le style de Lalo reste éminemment français, et personnel, ne dérivant vers le Grand Opéra (et, convenons-en, un rien de wagnérisme) que pour la scène finale. Son élégance, son lyrisme délicat, sa concision dramatique, son refus d’un développement continu, en particulier de ses rares leitmotives, sont à l’opposé des principes d’envoûtement musical et sensoriel du compositeur allemand. En fait, Le Roi d’Ys est idéal pour se reposer de Wagner, et cette seule qualité exigerait déjà qu’on le joue beaucoup plus souvent.  

À Strasbourg, où l’on n’a plus entendu l’Aubade de Mylio résonner sur les planches de l’Opéra depuis plus de 70 ans, on ne peut que saluer une réussite qui s’avère un véritable plaidoyer pour le retour d’une œuvre engagée, comme le fit Marseille voici peu pour le Sigurd de Reyer, mais avec des moyens moins aboutis.  

Premier atout, le jeune chef Samy Rachid, un temps violoncelliste du Quatuor Arod, qui s’affirme bien plus qu’un espoir de la baguette, tant il impressionne. Dès les premières mesures de l’Ouverture, sa battue s’affirme, volontaire et raffinée, allante et poétique, inspirante pour l’Orchestre de Mulhouse transfiguré qui se donne à fond, idéale pour rendre à ce style français qui se veut plus séduction que démonstration une qualité d’atmosphères allant de l’intime au grandiose sans aucune impression de ruptures ni de temps mort. Heureuse rencontre assurément : car pour ce premier opéra qu’il dirige avec une forme d’évidence musicale totale, le théâtre s’impose tout autant dans le discours orchestral.   

Et si le produit d’appel pour ces représentations, c’est surtout Olivier Py, fidèle à la Maison depuis ses Pénélope de Fauré et Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, autres œuvres à peine moins négligées  et plus à défendre que la Salomé de Strauss, son théâtre à lui trouve un support – un égal - idéal dans celui de la fosse.   

Évitant le folklore breton du livret, Py propose une transposition au XX° siècle : voici Ys en port industriel, tombé aux mains de ses ennemis : le mariage annoncé à l’acte I est en fait imposé par le vainqueur au roi défait. La transposition fonctionne surtout grâce aux décors de Pierre-André Weitz, qui jouent de ses noir et blanc d’usage, entre toiles de fond de nuées brouillées et tempétueuses, et plaques de tôle ondulée brute mobiles figurant l’océan sur lequel passe la belle maquette d’un Liner pour évoquer les années 30/40, avant que son pont ne se transforme par le jeu de la tournette en podium pour le mariage. Autre image forte, ces hautes parois noires dégorgeant de mystère, ceignant parfois l’ère de jeu, dont les contreforts sont autant de grues portuaires. Un univers fascinant, fait de changements à vue dont Weitz joue avec maestria avec l’aide d’une équipe de techniciens virtuoses. Ambiances prégnantes pour un drame humain toujours actuel, qui n’a que la jalousie et la haine comme moteurs face à l’amour finalement vainqueur. Ce qui importe plus encore, c’est que parmi tant de spectacles créés par le duo, on n’a pas ici l’impression de redites comme parfois. Si leur expressionnisme noir usuel reste omniprésent, l’œuvre gagne une lisibilité qui renvoie au cinéma des années 50 dont Py sait susciter des images devenues mémoire commune. Faut-il alors préciser que sa direction d’acteurs reste toujours aussi incisive, malgré quelques maniérismes, tel ce scaphandrier qui parcourt parfois la scène, pour évoquer la submersion de la légende comme clin d’œil ?

Reste que le Roi d’Ys a besoin d’une distribution sans faille, et c’est presque le cas ici. Convenons cependant qu’Anaïk Morel, belle actrice noble de ton, bon mezzo plutôt clair, rencontre avec Margared - un falcon en fait - un obstacle qui lui reste infranchissable. Il lui épuise le souffle, lui contraint la structure même de la ligne, lui  déstabilise la sûreté de l’émission, et son impact même.

Face à elle, Lauranne Oliva est au contraire lumière et stabilité, délicatesse et fraicheur, c’est à dire une parfaite Rozeen, fragile et amoureuse. C’est que son Mylio a de quoi séduire. Ce n’est pas la première fois qu’on remarque chez Julien Henric un lyrisme  d’excellence : Vainement, ma bien aimée donné en voix mixte est d’une sensibilité et d’une séduction parfaites.  Mais cette élégance naturelle est assortie d’une vaillance qui lui permet d’assumer des rôles héroïques, tel Mylio justement. Le style, l’émission jamais en force, tout est maîtrise  chez lui, tant ce type de ténor reste rare en France.

Le Carnac sombre de Jean-Kristof Bouton a la noirceur prenante du rôle, sa colère aussi, et son ambitus, ce qui manque un peu à Patrick Bolleire pour composee un Roi certes bien impuissant. Fabien Gaschy, Saint Corentin bien présent face à sa dépouille momifiée qui sert de pivot aux dernières scènes, et Jean-Noël Teyssier, beau Jahel, sont la preuve que l’Opéra Studio de l’ONR est un vivier pour l’avenir.        

On salue donc la réussite d’ensemble, d’autant plus qu’elle montre à quel point Le Roi d’Ys mérite de retrouver une place régulière - et singulière - au premier rang du répertoire des Maisons d’opéra françaises.

Pierre Flinois

Strasbourg, le 17 mars

Pour écouter ce Roi d’Ys : France Musique le 11 avril à 20h, puis en streaming.  

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